En Suisse, plus de 157 000 personnes vivent avec la maladie d’Alzheimer ou une forme apparentée. Avec le vieillissement de la population, ce chiffre pourrait doubler d’ici 2050. Pourtant, la maladie reste souvent mal comprise, entourée d’idées reçues et parfois détectée trop tard. Cet article vous donne les clés pour mieux la comprendre — que vous soyez concerné directement, proche aidant ou simplement curieux d’en savoir plus.
Il y a des moments difficiles à nommer. Quand un parent ne retrouve plus le mot qu’il cherche, quand il répète trois fois la même question en l’espace de quelques minutes, quand il se perd dans une rue qu’il a pourtant parcourue des centaines de fois. On hésite à en parler. On se dit que c’est la fatigue, l’âge, le stress. Et puis un jour, le doute s’impose. La maladie d’Alzheimer fait partie de ces réalités qu’on préfèrerait ne pas avoir à affronter — et pourtant, mieux la connaître est souvent la meilleure façon de mieux vivre avec elle.
Ce qu’est vraiment la maladie d’Alzheimer
La maladie d’Alzheimer est une maladie neurodégénérative : elle provoque la destruction progressive de cellules nerveuses dans certaines régions du cerveau, notamment celles impliquées dans la mémoire, le langage, le raisonnement et l’orientation. Ce n’est pas simplement le fait de vieillir ou d’être un peu distrait. C’est une maladie à part entière, avec ses mécanismes biologiques propres, qui évolue selon sa propre logique.
Elle représente la forme de démence la plus fréquente, et compte pour environ deux tiers de l’ensemble des cas de démence diagnostiqués. Le terme démence lui-même mérite d’être clarifié : dans le langage médical, il désigne un ensemble de maladies cérébrales qui se manifestent par des symptômes similaires — pertes de mémoire, désorientation, difficultés de communication. Il n’a rien à voir avec la folie, contrairement à ce qu’une connotation populaire trop réductrice pourrait laisser croire.
La maladie d’Alzheimer touche principalement les personnes de plus de 65 ans, mais des formes dites précoces existent et peuvent survenir dès la cinquantaine, voire avant. En Suisse, Genève a d’ailleurs ouvert en 2023 une première maison d’accueil spécifiquement dédiée aux personnes atteintes d’une forme précoce de la maladie.
Pourquoi la maladie survient-elle ?
C’est l’une des questions que posent presque tous les proches après un diagnostic : pourquoi lui ? Pourquoi elle ? La réponse honnête est que les chercheurs ne disposent pas encore d’une explication complète et définitive. La maladie d’Alzheimer est multifactorielle — elle résulte d’une combinaison de facteurs biologiques, génétiques et environnementaux.
Sur le plan biologique, on observe une accumulation anormale de certaines protéines dans le cerveau — les plaques amyloïdes et les enchevêtrements de protéines tau — qui perturbent progressivement le fonctionnement des neurones et finissent par les détruire. Ces processus débutent bien avant l’apparition des premiers symptômes visibles : selon les spécialistes du Centre Leenards de la mémoire au CHUV, les dégâts commencent à se produire dix à quinze ans avant le diagnostic.
La part génétique existe mais reste limitée. La grande majorité des cas surviennent sans prédisposition héréditaire claire. L’âge reste le facteur de risque principal. Certains facteurs de risque modifiables jouent également un rôle : l’hypertension artérielle non traitée, l’excès de cholestérol, l’obésité, la sédentarité, la consommation d’alcool, l’isolement social ou encore un sommeil de mauvaise qualité sont autant d’éléments qui peuvent favoriser l’apparition ou accélérer la progression de la maladie.
À l’inverse, une vie intellectuellement stimulante, des liens sociaux nourris et une activité physique régulière semblent constituer des facteurs protecteurs. Des études récentes suggèrent même que le niveau d’éducation et la pratique durable d’activités cognitives pourraient retarder l’apparition des symptômes.
Comment reconnaître les premiers signes ?
L’un des premiers défis est justement d’identifier la maladie à temps. Ses débuts sont souvent insidieux, et il n’est pas toujours simple de distinguer ce qui relève du vieillissement ordinaire de ce qui mérite une consultation.
Les oublis banals font partie de la vie de tout le monde. Oublier où l’on a posé ses clés, ou le nom d’une connaissance croisée par hasard, ne signifie pas grand-chose en soi. Ce qui doit alerter, c’est la répétition d’oublis concernant des événements récents et importants, la difficulté à accomplir des tâches familières autrefois parfaitement maîtrisées, la désorientation dans des lieux connus, les difficultés croissantes à trouver ses mots, ou encore des changements marqués de personnalité et d’humeur.
Un autre signe fréquemment rapporté par les proches est la répétition en boucle des mêmes questions ou des mêmes histoires, sans que la personne en ait conscience. Ces signaux ne constituent pas un diagnostic, mais ils justifient de consulter un médecin, qui pourra orienter vers une consultation spécialisée.
Le diagnostic : un moment clé
Poser le diagnostic de la maladie d’Alzheimer est un acte médical sérieux qui ne se fait pas en une seule consultation. Il repose sur un ensemble d’évaluations : tests cognitifs standardisés, imagerie cérébrale, parfois analyse du liquide céphalo-rachidien ou bilan sanguin. L’objectif est à la fois de confirmer la présence de la maladie et d’en évaluer le stade, mais aussi d’écarter d’autres causes possibles de troubles cognitifs — certaines étant réversibles lorsqu’elles sont prises en charge rapidement.
En Suisse romande, des structures spécialisées existent dans chaque canton. Dans le canton de Vaud, quatre Centres de la Mémoire — à Lausanne, Rolle, Rennaz et Montagny-Chamard — proposent des consultations aux personnes présentant des troubles mnésiques. Ils travaillent en lien étroit avec les médecins de famille. À Genève, le Centre de la mémoire des HUG est une référence reconnue, dirigé par le professeur Giovanni Frisoni, spécialiste internationalement reconnu. D’autres cantons disposent également de leurs propres structures de consultation.
Recevoir un diagnostic d’Alzheimer est un moment éprouvant, pour la personne concernée comme pour ses proches. Il bouleverse les projets, soulève des questions existentielles et peut engendrer un sentiment d’effondrement. Il importe de ne pas rester seul avec cette nouvelle et de s’entourer rapidement de professionnels capables d’accompagner la suite du chemin.
Quels traitements existent aujourd’hui ?
Il n’existe pas à ce jour de traitement capable de guérir la maladie d’Alzheimer ou d’en stopper définitivement la progression. Cela reste une réalité difficile à entendre, mais elle ne signifie pas pour autant qu’il n’y a rien à faire.
Plusieurs médicaments permettent de stabiliser temporairement certains symptômes ou d’en ralentir l’aggravation chez une partie des patients. Des recherches très actives sont en cours dans le monde entier. Ces dernières années, de nouveaux anticorps monoclonaux ciblant les plaques amyloïdes ont montré des résultats encourageants dans les formes précoces de la maladie et ont été approuvés dans certains pays. En Suisse, l’accès à ces traitements de nouvelle génération fait encore l’objet d’évaluations en cours.
Au-delà des médicaments, la prise en charge non médicamenteuse joue un rôle central dans la qualité de vie des personnes atteintes. La stimulation cognitive, l’activité physique adaptée, la musicothérapie, la thérapie par réminiscence ou encore les activités manuelles permettent de maintenir les capacités encore présentes et d’apporter du plaisir et du sens au quotidien. En Suisse, des établissements utilisent aujourd’hui des outils innovants — tables interactives, réalité virtuelle, programmes de voyage sensoriel — pour enrichir l’accompagnement des personnes atteintes.
Le rôle central des proches aidants
Derrière chaque personne atteinte d’Alzheimer, il y a presque toujours un proche qui assure une part essentielle de l’accompagnement au quotidien — un conjoint, un enfant, un frère ou une sœur. Ce rôle est précieux, mais il est aussi épuisant. L’accompagnement d’une personne atteinte d’Alzheimer peut durer des années, et la charge — physique, émotionnelle, administrative — est considérable.
L’épuisement de l’aidant est une réalité documentée et sérieuse. Il ne s’installe pas du jour au lendemain, mais progressivement, à mesure que les besoins de la personne malade augmentent et que l’aidant abandonne ses propres activités, ses relations sociales, son sommeil. Reconnaître les premiers signes d’épuisement et chercher de l’aide avant d’en arriver à la rupture est fondamental.
En Suisse, un réseau de soutien aux proches aidants existe dans chaque région. Alzheimer Suisse, organisation faîtière nationale, fédère des associations cantonales actives dans toutes les régions linguistiques. Des groupes d’entraide pour proches sont organisés régulièrement — un espace pour partager ses expériences, ne plus se sentir seul face à la situation et trouver des ressources pratiques. Dans le canton de Vaud, une consultation psychologique pour proches aidants est proposée gratuitement, en lien avec le CHUV. À Genève, l’association Alzheimer Genève en partenariat avec Pro Senectute propose un service de soutien à domicile permettant aux proches de souffler quelques heures par semaine.
Maintien à domicile ou institution : une décision difficile
L’une des questions les plus délicates que les familles doivent affronter est celle du maintien à domicile. Jusqu’où est-il possible ? À quel moment faut-il envisager un hébergement spécialisé ? Il n’y a pas de réponse universelle à ces questions — tout dépend de l’état de la personne, des ressources de la famille, de l’environnement de vie et des souhaits exprimés par la personne elle-même, tant qu’elle est encore en mesure de le faire.
En Suisse, les services d’aide et de soins à domicile — le réseau SPITEX en Suisse alémanique, les services d’aide à domicile en Suisse romande comme l’imad à Genève ou l’AVASAD dans le canton de Vaud — permettent de maintenir les personnes à domicile plus longtemps en assurant un soutien professionnel adapté. Lorsque le maintien à domicile n’est plus possible ou souhaitable, des établissements médico-sociaux disposant d’unités spécialisées Alzheimer existent dans toute la Suisse.
Les directives anticipées sont un outil précieux à préparer tôt, avant que la capacité de discernement ne soit altérée. Elles permettent à la personne d’exprimer ses souhaits concernant les soins médicaux futurs et le lieu de vie. En parler en famille, et avec le médecin traitant, est une démarche à encourager dès le diagnostic.
Les ressources disponibles en Suisse
Vous n’êtes pas seuls. Un réseau solide existe pour vous accompagner à chaque étape.
Alzheimer Suisse est l’association nationale de référence. Elle propose informations, conseil téléphonique et orientation vers les ressources locales pour les patients comme pour les proches. Son site internet constitue un point de départ utile pour toute personne cherchant à s’informer ou à trouver de l’aide.
Les associations cantonales — Alzheimer Vaud, Alzheimer Genève, Alzheimer Fribourg, Alzheimer Neuchâtel et leurs équivalents dans les autres cantons — proposent des accompagnements de proximité, des groupes d’entraide, des formations pour aidants et, dans certains cas, un accompagnement à domicile.
Pro Senectute, présente dans tous les cantons, accompagne les personnes âgées et leurs proches sur les plans social, administratif et pratique.
Les Centres de la Mémoire cantonaux assurent le diagnostic et le suivi médical spécialisé, en lien avec les médecins de famille.
Les services d’aide et de soins à domicile permettent de maintenir la personne dans son environnement familier en assurant une présence professionnelle régulière.
Note : cet article est rédigé à titre informatif et ne remplace pas un avis médical. En cas de préoccupation concernant votre mémoire ou celle d’un proche, consultez votre médecin de famille, qui pourra vous orienter vers une consultation spécialisée.




